Les dangers de la « demi-lune »

Passée l'ivresse de l'écrasant triomphe électoral, l'importance d'apprendre à gérer les victoires sans cesser l'autocritique, la rectification et l'approfondissement de la Révolution et aussi de mesurer correctement les défaites pour éviter que des pertes tactiques deviennent des obstacles pour les objectifs stratégiques du processus bolivarien redevient évidente. Pour cela, l'inquiétude que suscite l'avancée de la droite dans ce qu'on appelle la « demi-lune » - à propos de quoi le Commandant Chávez a prévenu plusieurs fois – et le nouvel axe Anzoátegui-Nueva Esparta (auquel s'ajoute pour très peu l'état de Bolívar), doit être passé par un tamis beaucoup plus fin qui implique de faire un effort pour mieux comprendre le phénomène paramilitaire.

La frontière colombo-vénézuélienne est sans doute un lieu très complexe pour lequel le Gouvernement vénézuélien n'a pas réussi à concevoir des politiques efficaces.Maintenant, il doit absolument le faire quand, aux nombreuses variables qui doivent normalement être prises en compte pour la comprendre, s'ajoute le pouvoir exécutif régional de 3 états frontaliers dans les mains des forces d’opposition. Heureusement, hier, le Gouvernement National a annoncé le contrôle des polices régionales de ces états et les nouveaux gouverneurs ont annoncé froidement au public la restructuration de ces institutions.

Environ 700 kilomètres de frontière englobent 2 des 3 états de ce qu'on appelle la « demi-lune » qui peuvent devenir des lignes de convivialité entre ces 3 gouvernements de la MUD et les 3  qui y sont contigus du côté colombien (Guajira, Cesar et Norte de Santander), tous aux mains du parti de Juan Manuel Santos. Mais le danger ne réside pas seulement dans le fait que ces états sont frontaliers mais dans le fait qu'avec ces 3 gouverneurs, la droite vénézuélienne s'est emparée du pouvoir exécutif dans la presque totalité de le bassin du Lac de Maracaibo, à la seule exception du port de La Ceiba qui appartient à l'état de Trujillo où le pouvoir du crime organisé est évident.

L'importance économique, politique et militaire du Lac de Maracaibo et des états dont il fait partie est telle que Zulia, Táchira et Mérida sont 3 des 6 états mentionnés comme objectifs dans le célèbre Plan Balboa et sont également inclus dans la polémique Initiative pour l'Intégration des Infrastructures Régionales d'Amérique du Sud (IIRSA) liée à la ZLEA, au Plan Cité de Panamá et au Plan Colombie. Mérida, pour sa part, en plus d'avoir un accès sur le Lac de Maracaibo, possède la ville la plus importante du Sud du Lac et la lande où sont semés la plupart des légumes produits dans le pays. Il y a très longtemps que cette zone a été envahie par les paramilitaires qui s'y sont établis avec le soutien des transnationales liées à la production agricole et des gros propriétaires terriens qui n'ont jamais été touchés dans leurs énormes propriétés ni pour leurs graves violations des lois qui protègent l'écosystème, sans doute par crainte du coût politique que ces actions pourraient avoir. Aujourd'hui, 2 des 4 mairies de la lande de Mérida sont aux mains de l'opposition et dans les 2 qui sont encore au PSUV la droite a avancé, il y a de plus en plus d'installation de paramilitaires, de violence terroriste et pendant ces derniers mois, ils ont réussi à empêcher le transport des légumes vers la capitale pendant des jours. Un autre défi pour les élections municipales.

A cause de tout cet environnement, le Lac de Maracaibo représente plus que le pétrole et le gaz, il représente des ressources naturelles et c'est surtout un très important port sur la mer des Caraïbes par où beaucoup de marchandises colombiennes, du charbon à la drogue, peuvent trouver une sortie vers les Etats-Unis qui, dans la drogue comme dans tous les autres négoces, se taillent la part du lion. Il faut aussi rappeler que la désintégration du territoire et la provocation de l'impossibilité de gouverner sont des méthodes que l'impérialisme a utilisé ces dernières années pour conserver son pouvoir. Tout ce qui précède est destiné à montrer que l'analyse qui dit que les éventuels plans de sécession ne répondent qu’aux intérêts de l'oligarchie colombienne est très réductrice car en réalité, d'autres intérêts géostratégiques sont en jeu.

La paix en Colombie est essentielle pour le Venezuela

L'état narco-militaire s'est renforcé progressivement en Colombie depuis que le Gouvernement colombien a atteint son objectif de « pacifier » les FARC. Les vides du pouvoir qui ont été provoqués dans toute la Colombie touchent aussi les zones frontalières avec le Venezuela. L'Etat colombien a remis, au grand jour, aux paramilitaires les territoires que les FARC ont abandonnés, c'est pourquoi maintenant, ils se déploient sur le territoire colombien avec beaucoup plus de puissance militaire qu'auparavant et, en plus des courageuses communautés organisées, ils ne trouvent plus de résistance que dans l'ELN. La “Paix”, dans la bouche de Santos, est une supercherie. Les dirigeants et les dirigeantes qui ont dénoncé des menaces de mort reçoivent un gilet pare-balles et un téléphone portable de l'Etat colombien. Si la consigne est « sauve qui peut », il faut se demander à quoi sert l'Etat. Santos signe des accords de paix et ensuite n'est pas capable de les appliquer parce qu'en réalité, cette application n'est pas utile aux intérêts qu'il représente. Continuer de soutenir cette construction de la paix est nécessaire au projet bolivarien, du Gouvernement jusqu'aux communautés organisées qui affrontent la xénophobie car il semble que la politique d'après-guerre du Gouvernement de Santos se limitera à assassiner et à envoyer devant les tribunaux toute voix dissidente et à acheter des gilets pare-balles pour ceux qui restent. Par contre, il continue d'élever la voix pour donner son opinion sur le Venezuela alors que la nouvelle doctrine prépare les FFAA à être mis aux ordres de tout caprice des Etats-Unis et de l'OTAN dans la région. Tant qu'il n'y a pas de paix réelle en Colombie, avec la justice et sans paramilitaires, la guerre continuera à traverser la frontière et le gouvernement vénézuélien ne peut pas simplement amortir. Il est essentiel de devenir un membre actif de la revendication internationale pour la mise en place des accords de paix et d'accompagner le processus de dialogue avec l'ELN parce que la paix au Venezuela est également en jeu.

La position territoriale du para-militarisme au Venezuela, para-économie et para-politique

Si ces nouveaux exécutifs régionaux se mettent aux ordres des intérêts interventionnistes, ils peuvent faciliter l'avancée paramilitaire sur le territoire vénézuélien pour ouvrir des routes de trafic de drogues et pour la contrebande d'extraction de la Colombie jusqu'au Lac et cela pourrait provoquer une augmentation des déplacements forcés à Táchira, Mérida et Zulia vers la Colombie et favoriser les idées concernant la soi-disant crise que provoqueraient les réfugiés vénézuéliens et en somme une avancée des plans étasuniens dans la région.

Ce risque est très élevé dans l'état de Táchira où le gouverneur sera une avocate, députée de l'état de Táchira depuis 2015, préfète de la municipalité de Junín de 2008 à 2012 sous l’administration d'AD et chef de l'organisation régionale d'AD à Táchira. Le président Nicolás Maduro lui-même a dénoncé les liens de Laidy Gómez avec le para-militarisme colombien. Il y a longtemps que Junín est une zone d'influence des principaux groupes paramilitaires colombiens.

Il faut insister sur le fait que le para-militarisme est plus qu'une force militaire. C'est toute une économie parallèle qui lui donne une raison d'exister et qui avance vers l'objectif de mettre à genoux l'économie vénézuélienne et de la pénétrer grâce au blanchiment d'argent, à la contrebande d'extraction et à une arme de guerre qui a été indubitablement efficace : le dollar parallèle. Mais il a aussi une machinerie culturelle. Une preuve qu'on n'a pas vraiment compris le soutien que cette machinerie a apporté au narco-para-militarisme des 2 côtés de la frontière est que certains dirigeants révolutionnaires en sont venus à penser que dénoncer les liens de celle qui était alors candidate avec Uribe Vélez et rapprocher son image de celle des femmes du Cartel des Crapauds ou « du parrain » porterait atteinte à sa popularité. Grosse erreur.

Comme l'a expliqué il y a quelques années le chercheur Dario Azzellini la persistance de la guerre est un négoce et dans le cas particulier de la Colombie, l'Etat, la structure paramilitaire et les transnationales font partie du contrôle social du pays. Azzellini affirme que la Colombie est clairement un narco-Etat paramilitaire où le para-militarisme n'est pas un phénomène qui ne ocncerne pas l'Etat ou lui est parallèle mais qu'il fait partie intégrante de celui-ci. Cette complexité du problème, c'est ce qu'on doit comprendre et affronter au Venezuela. L'immense tâche n'est pas seulement d'éviter le renforcement des bases paramilitaires colombo-vénézuéliennes dans les états perdus lors des dernières élections mais d'éviter que le narco-para-militarisme s'imbrique dans les nouveaux pouvoirs exécutifs que se sont donné ces états.

Ne pas oublier Anzoátegui et Nueva Esparta

Malgré les grandes réserves de gaz et de pétrole léger que possède encore l'état de Zulia, le pouvoir que détient Anzoátegui est peut-être du point de vue de la production pétrolière encore plus dangereux puisque là ont été investis d’importantes ressources dans la raffinerie et ont été signés d'importants contrats internationaux avec la Russie et la Chine. Le para-militarisme s'est aussi installé dans cette zone de l'est du pays, surtout dans l'état de Sucre où il est lié, en plus, à la contrebande d'extraction de combustible probablement plus vers les Caraïbes que vers la Colombie. Anzoátegui et Nueva Esparta peuvent à présent être des centres plus favorables à cette mafia internationale liée à la pêche industrielle et semi-industrielle qui a l'usufruit illégalement des subventions sur le combustible vénézuélien et s'approprie la rente pétrolière grâce au différentiel du change illégal.

Les défis à venir

Il est probable qu'au-delà des plans sécessionnistes s'impose la cupidité de Ramos Allup et que la droite concentre ses efforts sur les élections présidentielles annoncées pour l'année qui vient. Dans ce cas, les dangers de la rhétorique social-démocrate pour le projet socialiste ne doivent pas être sous-estimés. Mais comme jamais cette droite n'a été autonome ni souveraine, il faut s'attendre à ce qu'orientée et financée par les Etats-Unis, bien qu'elle ne proclame pas d'indépendances, elle travaille pour renforcer dans cette région des « états parallèles, » et soutienne dans leur tâche les Gouvernements des « nations occupantes » la Colombie en tête, les transnationales (y compris celles du trafic de drogues) et le para-militarisme.

Tout l'Etat vénézuélien doit réagir à la hauteur qu'exigent les nouvelles circonstances et empêcher que ces états deviennent des bastions de la déstabilisation du projet bolivarien. Le Gouvernement et la FANB doivent utiliser des outils comme la Loi Organique sur les Frontières, agir avec fermeté pour la défense intégrale de la nation et reprendre les plans de peuplement de la frontière où habitent seulement environ 10% de la population. Sans population, il n'y a pas d'état. Pour sa part, le Pouvoir Populaire qui habite ces territoires composé de gens nés au Venezuela ou en Colombie mais unis par l'idéal bolivarien doit envisager comme une urgence de renforcer son contrôle sur le territoire en approfondissant l’organisation politique réelle, la travail de production avec des chaînes complètes qui garantissent sa viabilité économique en faisant du renseignement social et en se préparant à défendre le territoire. Faire de cette défaite du pouvoir constitutionnel une opportunité pour le pouvoir constituant incarné dans l'Etat communal.

Les paroles de Luis Britto García y Miguel Ángel Pérez Pirela dans leur livre « L'invasion paramilitaire (opération Daktari) » seront ma conclusion : « L'infiltration d'illégaux et de professionnels de la violence mercenaire sur nos très longues frontières n'est pas finie. Le soutien de secteurs de l'opposition et de l'oligarchie du pays à ces forces mauvaises n'est pas du passé. Celui qui ouvre la porte au para-militarisme pour s'en servir finit par le servir. Celui qui refuse la réalité finit par être nié par celle-ci. »


traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos.

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